L'improvisation en écriture

Mis à jour : 8 nov. 2019


J'aime à croire qu'il n'existe pas de méthode pour (bien) écrire. Elle ne saurait être que la caution du personnage de l'écrivain séducteur (voir Ecrivain est-ce une vocation ?) qui s'affaire à créer le prochain produit culturel qui ravira de nouvelles parts de marché dans la lecture contemporaine. Vous savez, je me laisse séduire comme tout un chacun, je ne cherche pas à me faire ennemie de la modernité. C'est une position plutôt idiote et sans issue. Mais pourquoi s'interdire de se questionner sur cette littérature à méthodes et à recettes du succès ? Surtout qu'il en va de notre propre salut.

Bref, il existe des méthodologies d'écriture. Le genre de techniques qu'il faut savoir appliquer ou oublier selon les circonstances. Et j'ai appris que l'improvisation en faisait partie, sûrement en tant qu'héritière rationnelle des concepts surréalistes comme l'écriture automatique. Oui, l'écriture automatique qu'on aime aborder dans les dissertations du bac français parce que c'est facile à expliquer sur une copie mais bien plus difficile à se représenter. Laisser s'exprimer son inconscient, plus facile à dire qu'à faire. L'improvisation théorisée serait donc d'écrire tout ce qui nous passe par la tête (un peu ce que je fais à l'heure actuelle) sans jugement de valeur ni exigence narrative, juste dans l'optique de créer de la "matière" et d'en faire le tri dans un second temps. C'est très efficace contre l'angoisse de la page blanche, paraît-il. En vérité, il faut beaucoup d'abnégation pour écrire des choses qui ne seront bonnes que pour la poubelle. Surtout qu'écrire c'est retrouver le temps perdu (nop, ce n'est pas de moi), pas une autre façon de le perdre. Si IRL on s'ennuie dans je ne sais quelle situation contraignante, on s'interroge sur les raisons de cet ennui, de la vie qui se fait morne et inintéressante et on écrit déjà. J'aimerais alors contester deux prénotions qui me paraissent fausses dans cette méthodologie : l'écriture n'est ni une histoire de matière ni une histoire de tri.


La matière...


Et voilà, encore un exemple ! Et je me retrouve tout seul, et je parle tout seul ! C’est… c’est ça la théorie du chaos" Malcom (Jurassic Park, 1993)

La matière, c'est un drôle de mot pour des mots. Je ne vais pas vous sortir la définition du Larousse mais je ne sais pas trop à quoi m'en tenir. Une idée de roman, est-ce de la matière ? Une scène, un calembour, un quiproquo, les ficelles d'une tragédie, un flashback original, est-ce de la matière ? Un personnage, sa psychologie, son évolution, est-ce de la matière ? Un twist, un synopsis, un résumé, une bonne fin, une surprise, est-ce de la matière ? Ou encore un poème, une image, un paysage ? On croit connaître son idée d'histoire, ses personnages et sa fin mais c'est faux. Ils ne sont pas de la matière, ils n'ont pas une forme définitive qui pourraient se transformer avec le temps et la force des choses. Il faut essayer de les saisir sur le vif de chaque instant. Je croyais que tel personnage se mettrait en colère à l'annonce d'une nouvelle mais ce n'est plus le cas. Il se réfugie dans un autre sentiment, il a grandi avec moi et démontre tous les symptômes de s'en foutre complètement (par exemple). Le personnage en est presque réel, à évoluer dans la même temporalité que moi, auteur. Dans le cadre de l'intrigue que j'avais imaginée (et ce n'est que moi), j'improvise la vie des personnages, leurs pensées, leurs humours, leurs relations avec le monde et les autres, leurs visions, leurs souvenirs, leurs manières d'avancer. Parfois, ils partent dans le sens opposé, parfois, ils devancent toute expectation. Parfois, ils échouent, ils régressent. Ils n'ont rien à dire ou trop à dire. Ils ne savent pas qu'ils sont lus, c'est le seul secret qu'il faut leur préserver.


...Et le tri

Rester debout mais à quel prix Sacrifier son instinct et ses envies Les plus essentielles
Mais tout peut changer aujourd’hui Est le premier jour du reste de ta vie Plus confidentiel (Etienne Daho, Le premier jour)

Si le texte est authentique, il n'y a pas de tri qui tienne. Il n'existe pas de mauvaises idées, mais des idées non ou pas assez explorées. C'est d'ailleurs sur cet unique aspect que je me permets de juger un texte quel qu’il soit. Je n'estimerais jamais qu'un récit va dans la mauvaise direction ou qu'une intrigue est faible, je n'en suis pas à compter le nombre de surprises, de retournements de situation, etc. qui feront que l'histoire développée est bonne ou non. C'est l'auteur qui effectue une sélection inconsciente des idées qui l'inspirent, qu'il souhaite exploiter. Ce choix est sûrement le seul qui vaille et doit être respecté. Je prendrais l'exemple de Je me tuerais pour vous. Et autres nouvelles inédites édité chez Grasset-Fayard l'année dernière qui ressortait du placard des écrits oubliés de Scott Fitzgerald. Oubliés et non publiés pour une bonne raison car seul l'auteur aurait pu nous la donner. Jusqu'à ce tour de force éditorial qui veut vendre sur la notoriété de l'auteur et non sur son choix d'artiste d'exposer son travail. Ces nouvelles ne sont pour moi pas destinées à être publiées et auraient pu être tout simplement mises en libre accès pour les aficionados de l'écrivain. Je déteste écrire cela en considérant le reste de sa merveilleuse œuvre mais elles sont relativement médiocres et inachevées. Je n'arrive pas à imaginer Scott Fitzgerald formuler le vœu de les voir passer à la postérité parce que je ne ressens pas la même passion qu'autrefois à creuser la folie et l'extravagance de ses personnages. Ce n'est pas lui rendre justice de mettre ce recueil improvisé (c'est le cas de le dire) au même niveau que Tous les jeunes gens tristes, l'ouvrage qui m'a fait connaître Scott Fitzgerald. Tout tient alors dans le fait que le tri n'est pas une activité à laquelle se soumet l'écrivain et qui pourrait en conséquence être déléguée à un éditeur par exemple. C'est une maîtrise du propos et de sa propre œuvre, à la manière d'un musicien improvisateur qui connaît l'harmonie du morceau mais pas sa mélodie. Seul l'auteur sait s'il n'a fait qu'effleurer ou réellement improviser sa partition. Seul l'auteur connait la magie que produit la véritable improvisation à laquelle il tend inlassablement.






















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