Faut-il compter sur des non-parfaits pour nous sauver ?

Mis à jour : 12 nov. 2019

Organiser l'après-perfection : Article 1.

L'exemple de Greta Thunberg et d'Edward Snowden


Petit travail de définition préalable :

Non-parfait : qui présente des lacunes, qui n’est pas achevé, complet. Est conscient d’avancer dans un contexte d’incertitude et d’incomplétude éthique qui le fait réfléchir sur toutes les conséquences de ses actions, indépendamment de la « big picture » parfaite idéologique dans laquelle on veut le contenir constamment.


Parfait : croit posséder en lui toutes les qualités et conditions de réalisation d’un avenir idéalisé dont on peut faire miroiter les plus grandes merveilles indépendamment des réalités physiques, biologiques, écologiques.


Parmi les cours abrutissants de l’école de commerce que j’ai fréquenté (preuve étant que les étudiants des promos précédentes nous conseillaient de choisir spécialité finance pour ne pas laisser son cerveau fondre littéralement…), la discipline que je redoutais le plus était « techniques de vente ». Il s’agissait comme exercice principal de se retrouver en face d’un autre étudiant endossant le rôle du client, et de lui vendre dans un face à face féroce le produit qu’on avait choisi selon nos centres d’intérêt. Je vendais donc des pianos en tailleur noir et haut talons. J’ai essayé tant bien que mal d’appliquer les techniques, de sourire et de mener l’entretien avec toute l’assurance que je n’avais absolument pas. Je ne me souviens plus si mon client achetait en définitive mon produit ou non mais la professeure me sortit un « conseil » qui m’avait marqué à l’époque (j’avais 19 ans) : « il faut vendre du rêve à votre client, créer les petites étincelles dans ses yeux qui le fera se projeter avec votre produit, lui donner matière à rêver ». Raconter des belles histoires, endormir les gens, jeter de la poudre aux yeux, on connaît tous et assez cyniquement ces techniques commerciales. Mais c’était la première fois que dans un contexte ACADÉMIQUE, d’autorité professorale avec tout ce que ça implique pour les étudiants, on m’enseignait de le faire sciemment, et sans aucun recul éthique. Ce n’était pas une dérive de la libre concurrence et du libéralisme dont on s’est désensibilisé au fil du temps mais une RÈGLE établie du commerce néolibéral, à l’heure de l’omnipotence de la communication et des chantres des relations publiques. Une règle qu’on enseigne sans vergogne aux étudiants de 1ère année d’école de commerce. Vous allez me dire, ça va, c’est seulement pour vendre des pianos, ou des voitures, ou encore des cosmétiques, et c’est juste de l’embellissement de vérité, pas vraiment du mensonge ou de la manipulation. Vous avez raison, le ParfaitMonde n’est que promesse de perfection et non perfection effective; et puisque ça a l’air de contenter tout le monde, ou du moins d’être le système le moins mauvais avec son mal nécessaire: la sombre vérité cachée qu’on peut choisir de ne pas voir... « Vendre du rêve » furent des paroles vides pour moi, le sont toujours. Je ne veux pas savoir ce que ça veut dire et ne peux pas. Ou alors en affichant clairement que ce que j’avance est de la FICTION. Dans le ParfaitMonde, la fidélité à la vérité devient un activisme en soi. La vérité est toujours imparfaite, incomplète, fuyante. Voilà pourquoi elle est la chasse gardée des non-parfaits.

1.Mémoires Vives d'Edward Snowden.

"Mémoires vives" d’Edward Snowden a un meilleur titre en VO, Permanent Record, « enregistrement permanent » comme si son autobiographie était un rapport de surveillance de son parcours jusqu’à maintenant. La surveillance, il connaît bien, et en négatif, la liberté. Snowden n’a pas été abreuvé de discours/livres anarchistes, libertaires, altermondialistes; etc. pourtant il a su faire ce qui était le mieux pour l’intérêt général et a un des meilleurs discours à la fois lucide, rationnel et vertueux sur la liberté et la démocratie. D’où vient sa décision de désobéir, qui plus est de dénoncer ?


2.Greta, Greta, Greta...

​​Greta n’est pas dupe. Si elle « accepte » de s’exprimer partout, à travers tous les canaux modernes - manifestations, médias, ONG ou assimilés, et évidemment grands rendez-vous politiques et géopolitiques internationaux -, ce n’est pas une déformation du message mais une préservation de celui-ci, comme elle préserve le secret de son âme. Elle ne sélectionne pas, ne discrimine pas, ne juge pas comme on aurait l’habitude de le remarquer chez un activiste « anti-système ». Bénis sont ceux qui y perçoivent une particularité intérieure qui ne veut pas se trahir par la particularité d’un comportement extérieur; les autres sont malheureusement des idiots. Personne ne peut se passer de critiques, bien entendu (même Greta Thunberg!) mais il me semble important de mettre en lumière l’originalité ou plutôt l’absence d’originalité qui fait office d’originalité, de son militantisme. C’est d’abord une recherche sincère de cohérence entre le fond et la forme (typiquement aller aux Etats-Unis en voilier pour ne pas polluer, ce qui est un message en soi) et un effacement presque dérangeant de sa personnalité par rapport à la cause. La force de Greta Thunberg c’est qu’elle est partout mais ne se montre pas. Alors que les gens dans le ParfaitMonde ne cherchent qu’à montrer leur adéquation avec la perfection de leur monde, Greta Thunberg ne manifeste que de l’indifférence à l’égard de celle-ci. Refuser les invitations à s’exprimer dans les médias parfaits ou mainstreams, serait une autre forme de dépendance à la perfection. Mais si elle ne refuse rien du système, que dénonce-t-elle exactement ?

3.Déclaration d'indépendance.

ES et GT ont tous deux connu une période de léthargie, de dépression, de forte culpabilité paralysante, qui empêche de vivre, une trop grande connaissance de l’envers du décor qui détruit une à une toutes les structures sur lesquelles se sont construites leurs vies. Et la même conclusion, il faut agir. Ils ont en commun également la « difficile » position du privilégié, de celui/celle qui ne souffre pas dans sa chair des conséquences de ce qu’il/elle dénonce mais qui s’en rend complice en laissant faire. « Oublie tout ça, oublie le malaise », se répétait ES. Ils se sont sentis isolés et en contradiction totale avec l’idéologie dominante qui prétend que nous avançons vers un avenir idéalisé. C’est malheureusement un mythe, ils en sont que bien trop conscients. Chaque innovation technologique rendant la vie de plus en plus parfaite, se révèle être avant tout une mise en danger supplémentaire de la liberté individuelle (pour ES) et de l’environnement (pour GT). « Mener une vie normale » est pourtant ce qu’ils souhaitent profondément. Une vie normale où il n’y aurait pas lieu de s’insurger car les institutions seraient là pour préserver l’intérêt général et protéger les plus faibles (y compris les animaux, la nature). ES « ça m’affligeait de me dire que nous avions été infantilisés et que nous devrions désormais passer notre vie entière soumis à une autorité omnisciente. » et il avait participé à mettre en place un élément essentiel de ce système dont l’objectif lui échappait à l’époque. Il n’appartient qu’à nous de donner à tous la possibilité de mener une vie normale, et non parfaite. Déclarons notre indépendance à la perfection : nous devons refuser d’être surveillés et soumis, laissez-nous être non-parfaits même si on n’a rien à cacher, mais surtout rien à prouver.

4.Quête d'identité.

Vendre du rêve… Au contraire, nous avons besoin de personnes comme GT et ES, qui vont à l’essentiel, qui n’aiment pas (ou n’ont pas le sens) des bavardages, des beaux discours, etc. Savoir parler, savoir vendre est un comportement social hyper valorisé qui ne mène à rien, mais le chemin pour aller vers ce rien est si bien présenté que nous nous laissons berner… Dans ce sens, ES raconte un épisode de son adolescence qui l’a beaucoup marqué : ce jour où en cours d’anglais, il a rendu copie blanche alors que son professeur lui demandait d’écrire son autobiographie en quelques centaines de mots. Il était en profonde quête d’identité et s’était rendu coupable d’une implacable honnêteté, incapable de « broder » avec quelque chose d’aussi important. ES démontre ici et tout au long du récit de sa vie, un sens du détail (dans le sens de la mesure de la valeur des choses) et du sacrifice remarquable, exemplaire, quasi christique. GT dans « Scènes du coeur », autobiographie familiale des Thunberg, est tout aussi insaisissable que la copie blanche d’ES. Au plus profond de sa dépression, elle refusait de se nourrir et de s’exprimer. Ses parents la regardaient perdre du poids et de l’énergie vitale, impuissants et désespérés. Le soulagement du diagnostic - syndrome d’Asperger - a donc été très fort. On peut comprendre au vu de ce qu’elle a vécu que ce diagnostic fasse maintenant partie intégrante de sa vie, au point de se définir en premier lieu comme telle auprès des autres. Mais je trouve cela dommage de brandir Asperger comme une étiquette car cela nous empêche de la « saisir » dans son entièreté et sa singularité. Non, on pense juste qu’elle est bizarre mais c’est normal, elle a Asperger. En même temps, si elle ne l’avait pas dit, on aurait sûrement chuchoté « ah elle est bizarre mais bon, elle est suédoise… »


ES et GT sont des personnes qui sont en quête de vérité mais aussi de leurs vérités propres et cela doit nous inspirer. Ils nous disent que nous devons mener nos combats et non montrer nos combats. Ils ne font pas rêver les gens, certes, mais à nous de leur pardonner leur non-perfection et de trouver auprès d’eux la force de le « devenir », non-parfait.

© 2018 by Ines A.

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