En finir avec la confiance dans le ParfaitMonde ou la catastrophe annoncée : 1. Yves Cochet

Collapsologie et théories de l’effondrement sont nées de l’éprouvant et affreux constat du dérèglement climatique et du funeste état de la biosphère. Des centaines de scientifiques observent, étudient et alertent; les chercheurs Pablo Servigne et Raphaël Stephens inventent avec leur ouvrage « Comment tout peut s’effondrer » publié en 2015, le concept et terme de collapsologie du latin « collapsus » tomber en un seul bloc et grec « logos », la rationalité, l’intelligence. Etudier la perspective de l’effondrement de notre civilisation, tout simplement.

Ce qui m’intéresse grandement, c’est l’entremêlement des sciences dites dures et des sciences humaines que la question de l’effondrement amène. C’est plus rare que vous ne le pensez ! Physiciens et économistes se détestent, les biologistes discréditent les sociologues dans une éternelle bataille nature vs culture… Non, ces penseurs d’une autre nature décloisonnent les savoirs et voient large, bien au-delà de leurs domaines d’expertise. D’ailleurs l’hyperspécialisation de notre société, qui la fragilise, fait partie de leurs critiques les plus saillantes. Lire un essai de collapsologie c’est donc avant tout se réveiller d’un long sommeil artificiel dont les anesthésiants sont invisibles, infusés dans l’air et dans les discours qu’on nous adresse inlassablement (un indice, ils contiennent souvent des mots empruntés paresseusement à la langue anglaise, Marketing bonsoir).

Toujours dans l’optique de décrire le stade final de la prédation humaine sur son environnement à travers la fable du « ParfaitMonde », cette série d’articles se veut de rassembler les attaques des collapsologues et apparentés spécifiquement adressées contre lui.

Pour en finir avec la confiance dans le système, car non, nous n’avançons pas vers un avenir idéalisé où chaque problème verra une solution efficace et rationnelle être mise en œuvre. 


J’ai choisi de commencer par le plus catastrophiste d’entre eux à bien des égards : Yves Cochet et son dernier ouvrage « Devant l’effondrement », publié en septembre 2019 aux Editions Les Liens qui Libèrent. Pour lui, le temps n’est plus à lancer l’alerte et à éveiller les consciences. Le compte à rebours a déjà commencé et les calamités peuvent venir de multiples sources dont pour la plupart nous ne soupçonnons pas l’existence. Pic pétrolier, catastrophes naturelles, biodiversité irréversiblement effondrée, krachs boursiers en rafale, en sont les manifestations les plus connues. L’accumulation de tous ces malheurs inévitables signera la fin du monde tel que nous le connaissons et la mort de la moitié de l’humanité d’ici 2050 (sic!). En conclusion, peu importe le niveau de pessimisme avec lequel vous pensez l’avenir, ça sera toujours pire. Là où la pensée d’Yves Cochet est la plus originale pour moi, c’est dans sa façon de déplacer le débat sur le capitalisme néolibéral qui est le coupable désigné assez consensuellement, vers un débat sur, employons les grands mots, la nature humaine. Pour cela, deux concepts interpellent : l’interaction spéculaire et le « supraliminaire ».

« La totalité des rapports sociaux entre humains est fondée sur une interaction cognitive, l’interaction spéculaire, qui émerge nécessairement lorsque des individus se rencontrent et qui constitue simultanément leur être-au-monde par une boucle incessante entre l’individu et son environnement. L’être humain est tout à la fois modelé par le monde qui lui préexiste et modélisateur du monde par les actions qu’il entreprend » Yves Cochet, "Devant l'effondrement" 

C’est grâce à cette interaction spéculaire (les autres sont nos miroirs) que nous faisons société. Nous évoluons en imitant les autres et dans une autre sorte de mimésis, en cherchant également à nous distinguer. L’équilibre de ces deux manières d’être au monde garantit une certaine paix sociale, sinon la rivalité serait trop forte entre les individus. Avant qu’un individu se sente alors contraint à changer ses habitudes par interaction spéculaire, un certain nombre de personnes autour de lui devra avoir changé préalablement. À qui de montrer la voie ?

Tant que les démarches écologiques se feront dans une volonté plus ou moins conscientes de distinction par rapport au reste de la société brûlant la chandelle par les deux bouts, ça ne pourra pas marcher. Nous nous trouvons bien au-delà d’un problème d’organisation de la société. Il n’y a que lorsque le réel nous aura véritablement atteint dans nos chairs, que nous nous limiterons. Baisser notre niveau de vie et régresser ne peuvent se produire volontairement, à partir de rien ou de "simples" exhortations étayées scientifiquement ou non. C’est là qu’intervient la notion de « supraliminaire », empruntée à Günther Anders :

« J’appelle “supraliminaires” les événements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l’homme », écrit-il.

Selon lui, les êtres humains ne sont pas capables de se représenter les effets induits par leurs actions sur l’environnement, en particulier pour le philosophe allemand, la bombe atomique et les technologies qui y sont liées (époque de la guerre froide oblige). À force de dépasser les limites du faire, l’homme s’est lancé dans une course au progrès technique aveuglante, perdant de vue l’intention, le but de produire et de produire quoi. Plus grave, les conséquences de toute cette effervescence ne sont pas connues dans leur complexité et leur diversité. Yves Cochet reprend ce concept pour définir l’effondrement. Nous devons tout simplement reconnaître que le dérèglement climatique et la déplétion des ressources naturelles nous sont inaccessibles à la seule pensée. Nous avançons vers un inconnu, un incertain que nous avons pourtant déclenché.

Dans la promesse de ParfaitMonde qu’est notre société, la logique de l’interaction spéculaire est vouée à être poussée à l’extrême. Eblouie par notre propre perfection, nous en oublions celles, tout à fait identiques, des autres et croyant nous distinguer, nous sommes dans le conformisme le plus total. La paix sociale tient sur une illusion de distinction sociale inexistante. Ou si elle existe, elle détourne souvent la vertu (écologiste) pour en faire un outil de valorisation sociale. La confiance infondée dans notre capacité à tout prévoir et à tout résoudre, en prend également un sacré coup dans cette révolution conservatrice qu’est la « croissance verte ». Où se situe alors notre marge de manoeuvre et notre liberté à agir, loin de l’interaction purement spéculaire et de l’illusion savamment (ou non) entretenue? Suite au prochain épisode.


© 2018 by Ines A.

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