Écrivain est-ce une vocation ? Tu ne deviens pas auteur, tu es auteur (il paraît)

Mis à jour : 8 nov. 2019



L'époque moderne voire postmoderne oscille dans sa manière d'estimer son art nouveau, un mélange d'existentialisme et d'admiration de l'essence artistique même. Plus qu'une technique à intégrer puis à dépasser, l'art c'est maintenant des codes, des genres, des époques que la modernité glorifie ou s'approprie. Elle se nourrit de tout ce qu'elle n'est pas et d'un semblant d'expérience de vie, propre à chacun de nous et à notre époque. L'artiste se spécialise ou se fait fusion des styles, comptant sur son originalité naturelle pour y trouver un sens et un public. Le chanteur est alors plutôt jugé sur son grain de voix (qu'il n'a généralement pas choisi), l'acteur sur son charisme, l'artiste plasticien sur sa personnalité, le danseur sur son potentiel athlétique... Et l'écrivain, sur quoi est-il jugé ? Le lecteur est conscient des techniques propres à chaque genre littéraire que l'auteur applique avec plus ou moins de brio mais ne se laisse-t-il pas plutôt séduire par ce qu'il transparaît de l'âme de l'écrivain à travers les lignes, les thèmes, les personnages, les obsessions ? Peut-on alors se targuer d'une âme d'écrivain par la seule volonté, par la seule passion ? Tient-on un concept à théoriser ou une croyance un peu mystique qui comble notre appétit romantique ?


Artiste de lumière / artiste de l'ombre : l'écrivain (post)moderne recherche-t-il les projecteurs ?


"Je suis devenu celui dont aurait rêvé celui que je rêvais d'être" Nekfeu Égérie

L'ère média de masse/réseaux sociaux/fake news ne connait pas d'existence en-dehors des feux de la rampe. La facilité d'accès à la célébrité fulgurante et éphémère ne l'a mystérieusement pas dévaluée pour autant. La médiatisation est encore le saint-graal malgré les désillusions, la surpopulation médiatique et la vacuité d'une telle mise en valeur collective. Malheureusement, la phase de création qui définit l'écrivain n'a jamais fasciné personne. Il y a bien la mythologie de la machine à écrire, l'exil de Victor Hugo, la vie mouvementée de Françoise Sagan, les extravagances de Scott Fitzgerald, la fatwa de Salman Rushdie, etc. Un mélange de voyeurisme et de percée dans un monde inconnu qui les rapproche du modèle de l'artiste idolâtré, celui dont on glorifie l'essence et la personne, le hasard de la nature qu'il représente malgré lui et qui enchante, l'aura qui restera inexplicable. Ce romantisme dans notre vision de l'art qui pousse à la tragédie, voilà l'artiste qu'on adore et qu'on prend plaisir à adorer collectivement. Cette affection pour la vie d'écrivain évite la question de l'œuvre écrite vouée à la contemplation individuelle et solitaire, qui à l'ère du partage et de l'expression de soi, est de plus en plus délaissée voire considérée comme vaine. Ce face à face écrivain et lecteur n'est plus recherché s'il n'autorise pas la présence d'un tiers public ou camarade apportant son lot de clichés confortables.


Le livre, le plaisir solitaire, la rencontre avec un écrivain qui comme toute rencontre a autant de chances de nous plaire que de nous déplaire. Le livre n'est pas une œuvre collective qui se nourrit des qualités et des défauts de tous les membres d'une équipe. En introduisant le cinéma comme pire ennemi de la littérature, la dichotomie artiste de l'ombre/ artiste de lumière que l'écrivain doit en quelque sorte assumer seul, est dans l'art audiovisuel totalement absorbé par la sensibilisation et la réhabilitation des réalisateurs (pour les scénaristes, on repassera), autant de "stars" que les acteurs auquel le public attribue inconsciemment tout le crédit d'un film réussi. L'artiste de l'ombre qui applique des techniques, qui a appris en quelque sorte un métier, n'a rien pour être aimé. Mais l'identification des codes de cet art maintenant centenaire par le public a permis une appréciation renouvelée du travail d'un réalisateur/metteur en scène, en termes d'inventivité technique et symbolique, jouant avec les images plus qu'avec la créativité elle-même comme abstraction de l'esprit. La littérature dans tout ça s'en retrouve un peu dépassée. Le film a parfaitement incorporé son statut de produit culturel, qui ne vise qu'à répondre à des besoins définis préalablement (les trois "se" qui me viennent à l'instant : s'émouvoir, se divertir, s'identifier). Le livre s'affranchit de ces règles, peut-être par arrogance, par ancienneté ou par méfiance. Il a quelque chose d'inachevé, d'inaccompli, il n'a pas d'existence propre comme pourrait l'avoir un film, un tableau, un spectacle. Il a besoin du lecteur pour exister et non l'inverse (alors que le spectateur a besoin du spectacle pour l'être). Et l'écrivain n'y trouve pas sa place, comme malade de sa médiatisation. Il est faillible alors que présenté à la manière d'une marque sur l'étiquette d'un produit, il doit présenter patte blanche. Il est tiraillé par ce que le public attend de lui et ce que le lecteur ne peut pas lui donner : la légitimité, la liberté ou la complète assimilation à ce qui est devenu son personnage, peut-être son double, l'écrivain qu'il aurait rêvé d'être.



L'écrivain (post)moderne est-il donc son propre personnage ? Écriture thérapeutique, accomplissement d'un destin, expression de l'âme, etc.


"Promenons dans le Moi, tant que le Vous n'y est pas" Serge Gainsbourg, Ce grand méchant vous

La perfection des règles et des techniques d'écriture versus l'imperfection du personnage écrivain que le lecteur cherche à connaître malgré lui. L'écrivain seul ne suffit pas, l'écriture seule non plus. Pourtant, le personnage écrivain n'a de cesse que de vouloir les séparer de force.

Il rejette les techniques et ses exigences. Elles sont pourtant les médiatrices entre l'écrivain et le lecteur, le terrain d'entente, la langue commune. L'originalité pure émerveille comme elle effraie car "un bon lieu commun est toujours plus humain qu'une découverte nouvelle" nous dit Robert Musil dans L'homme sans qualités. Il faudra toujours se faire l'héritier et le fils prodigue de la littérature passée. L'exigence fantôme, incertaine de la séduction du lecteur pèse sur l'écrivain. Le personnage écrivain ne lit pas. Il ne s'extrait pas de sa propre personne, comme on ne se détourne pas d'un bon livre. Lorsqu'il connaîtra sa véritable valeur, il ira vers les autres mais ce serait comme connaître la valeur de la littérature elle-même. Est-il donc condamné à s'observer inlassablement jusqu'au dénouement inespéré qui ne saurait venir d'un extérieur à soi ? Je prendrais deux exemples pour étayer ce glissement vers l'abstrait de l'écrivain transformé en personnage.


Dans l'ordre chronologique, prenons l'Adolescent de Dostoïevski où l'auteur se met presque en scène, sous les traits d'un adolescent qui écrit ses mémoires, ce qui lui restera comme un épisode de vie, et qui les fait lire à une de ses lointaines connaissances pour en recevoir les commentaires. Le lecteur devine très clairement le personnage écrivain s'interrogeant sur la valeur de son écrit et sur le besoin qu'il a ressenti à en témoigner. Le livre commence par une quête de connaissance et de sens, il finit par une remise en question de l'existence du personnage écrivain lui-même. Quelles sont ses motivations, ses raisons d'être ? Pourquoi laisse-t-il ainsi sa subjectivité s'épanouir, quel intérêt ? Le commentateur en bon intellectuel inscrit l'œuvre dans son contexte, dans son insignifiance première : vous êtes "le romancier d'un héros d'une famille de hasard". Mais il croit fermement que "des Mémoires comme les vôtres pourraient servir de matériaux à une future œuvre d'art, au futur tableau, désordonné, mais d'une époque déjà écoulée". Cette enquête future perdra son caractère modeste lorsqu'elle servira à retranscrire une époque, une génération qui n'est rien sans ses adolescents. Outre la fascinante avance que démontre Dostoïevski sur son temps (la crise d'adolescence n'avait pas encore été inventée ou pas encore érigée en généralité), il renverse le postulat du "tout est véridique" qu'il a installé pendant tout le récit, pour élever la sincérité de son écrit en primordialité. Il dépasse la dualité entre l'écrivain véridique et l'écrivain sincère ; il choisit son camp en quelque sorte entre lui-même, avide d'écrire sur son expérience à lui et sur ce qu'il en pense, et son personnage d'écrivain scrupuleux et historien. Sa soif d'exactitude et de postérité se réconcilierait enfin avec sa propension à la subjectivité du romancier, le temps d'un roman. Mais cette époque est certainement révolue. Une troisième partie, l'écrivain séducteur s'est peu à peu immiscé dans ce schéma identitaire, qui s'oppose à tout ce que la littérature s'est construite pendant des siècles.


L'exemple de Virginia Woolf décrit, je trouve, parfaitement cette détresse de l'écrivain (post)moderne, je le tire de l'essai de Maurice Blanchot, Le livre à venir (1959) à propos de l'avenir de la question littéraire. Virginia Woolf vit « la longue agonie ». Etant très sensible et avide de louanges, elle est vulnérable car l’art en elle lui impose cette « profonde faiblesse ». Chaque nouvelle œuvre est une remise en question, une nouvelle épreuve. Le désespoir de ne pas pouvoir retranscrire, redonner la « réalité » sans la trahir, la transformer en autre chose. Pour ce faire, il lui faut sortir de soi car la réalité n’est pas immédiate. C’est en effet une perfide vocation : ce concept va à l’encontre du libre artiste, il exige souvent un renoncement aux talents naturels pour l’accomplir, il faut se libérer de soi-même et de ses limites. Virginia Woolf cherche alors à alléger le désespoir, le malheur de ne jamais satisfaire sa vocation par les louanges, la célébrité.


Le personnage de l'écrivain séducteur vient en allégement du fardeau et se révèle la solution idéale dans une époque comme la nôtre. Mais en vérité, il biaise le travail de l'écrivain et sa véritable vocation, en faisant croire que tout ne serait qu'affaire d'illusion collective sur la valeur d'un auteur. L'écrivain est, le personnage s'éteint à la fin du texte. "Il ne saurait être question de bien finir", écrit Maurice Blanchot dans son essai (et j'en ai sûrement pas fini avec cette question de la vocation d'écrivain.) Mais pour revenir au titre et lui donner son explication finale, pour moi celui qui est un auteur, se veut authentique et véridique, les deux maîtres mots. Celui qui le devient, c'est le séducteur, le personnage écrivain qui s'enferme dans sa quête de valorisation de son talent. À vous de choisir votre camp !



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