Double Vie


Bysilla est, dans la trilogie fantastique, l'instigatrice et la dictatrice du ParfaitMonde humain. Pour parvenir à le rendre primitivement parfait, elle a bien dû écrire des ordres de mission à ses sbires. Je me suis amusée à en écrire un sur le concept de "double vie".

NB : Dans l'univers fantastique des CDPM, les Madfix sont une espèce humanoïde à la technologie bien supérieure à la nôtre.


ORDRE DE MISSION N°35

BYSILLA CHEF DES MADFIX VOUS PARLE


Aujourd’hui nous nous intéressons à un étrange phénomène.

Je veux parler d’un sentiment que tout le monde a connu au moins une fois dans sa vie (même nous les Madfix). C’est cette sensation désagréable, cette gêne face à ses supérieurs (à prendre au sens large), de ne pas vouloir faire ou dire ce qu’ils nous demandent de faire ou de dire. Ça se manifeste de différentes manières selon les caractères, d’ailleurs nous ne sommes pas tous égaux en termes de maturité et de résignation, et c’est bien dommage… Le monde irait sans doute mieux… 

Mais cela crée alors des conflits entre le désir individuel et l’ordre collectif, entre la volonté d’un individu et son devoir, qui nous embêtent plus que de raison. 

En vérité c’est le lot quotidien des humains, surtout des jeunes qu’il faut éduquer à lutter contre leurs pulsions naturelles, vous ne savez pas à quel point ce que j’écris est d’une banalité sans nom !

Mais je continue parce que ce n’est guère facile pour vous de comprendre, on vous a quand même choisi pour votre obéissance acharnée, pour cette sorte d’aptitude naturelle à ne vous opposer à rien… Et on n’aurait peut-être pas dû parce que si vous ne vous étiez pas contenté d’acquiescer en réunion et m’aviez dit à quel point vous étiez largué sur la mission, on en serait pas là ! 

Le phénomène étrange, donc. Nous observons que dans ces cas, le dominé porte une véritable souffrance, et devient un vrai boulet pour le dominant.

Ça n’a vraiment pas lieu d’être dans un parfait monde.

Que fait-on alors ? Des petits malins proposeront sûrement de supprimer les concepts de dominé et de dominant, ou si vous préférez d’inférieurs et de supérieurs, comme ça, pouf!, on en parle plus et tout le monde est content.


Mais c’est un grand NON : chaque individu doit avoir sa place dans le ParfaitMonde qui implique devoirs et récompenses pour avoir rempli ses devoirs, et cette place doit être différente de celle du voisin.

Le type de double-vie le plus difficile à repérer (mais c’est pas comme si vous aviez déjà repéré ne serait-ce que le concept) est un sentiment qui à l’extrême s’appelle anomie. Ceux qui le ressentent sont des individus qui se sentent profondément inadaptés à la société dans laquelle ils vivent. Ils ne se reconnaissent pas dans le système de valeurs imposé par leur travail, leur famille et les institutions.  La société échoue à réguler leurs vies et leurs peurs. Alors une lente conviction s’installe dans leur esprit, la conviction de devoir être quelqu’un d’autre pour pouvoir avancer et d’être ce quelqu’un d’autre à chaque interaction sociale. Une dissension s’opère dans la conscience et les intéressés croient de plus en plus que se laisser aller à être eux-mêmes ne les conduisent qu’à des extrémités jugées honteuses et peu enviables. Ils trouveront heureusement des amis avec qui partager pleinement sa double vie mais est-ce suffisant ? Vous devez trouver un système de devoir et de récompenses, qui corresponde à un ensemble de valeurs UNIQUE et PARTAGÉ par tous, que ces individus là soient sûrs qu’en suivant les ordres, ils font le bien à la fois pour eux et pour le collectif, et qu’ils sont utiles. 

La double-vie voire le dédoublement c’est aussi l’affaire de la drogue, l’addiction au plaisir, aux paradis artificiels, l’humain qui se drogue ne recherche que la sensation et l’hallucination sans préoccupation du lendemain ou des risques, il veut se sentir vivant, c’est tout ; ça ne vole pas haut mais ça va trop loin en même temps. Vous devez anéantir toute possibilité de se droguer et imposer une alternative à ça.

L’humain peut se forger aussi une double vie virtuelle. À travers une technologie somme toute primitive, l’individu peut se plonger immédiatement dans une réalité virtuelle, dans un jeu de simulation. C’est le constat typique de la réalité décevante, qui ne donne pas de sens à l’existence alors que la vie virtuelle s’organise autour d’un sens précis, d’une mise en valeur de l’individu. Dans une vie voire une mise en scène virtuelle, la vie est un jeu. Tout s’organise autour de l’individu et tout vit pour lui, il est le tout-puissant dans un bac à sable, il lui est tout autant possible de s’investir sérieusement que de faire n’importe quoi de son pouvoir. Vous devez dépasser la réalité décevante en développant une illusion de toute-puissance envers les choses et les aléas de la vie, faire en sorte que la réalité réponde à un sens précis, malléable à souhait.

La double vie s’est ainsi répandue comme un des principaux fléaux de la société contemporaine, elle apporte cynisme et dérision sur les sujets les plus graves et les plus dangereux. Le plus important est devenu de pouvoir s’échapper de la réalité plutôt que de l’améliorer.

HEUREUSEMENT NOUS ARRIVONS CHERS HUMAINS.

Et ne me, ne les décevez pas surtout.


Bysilla



© 2018 by Ines A.

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