Écrire un autre temps

Mis à jour : 8 nov. 2019


Statues sans tête du musée de Cluny


Le regard du présent sur le passé est à la fois confortable et malaisé. Tout est à portée de connaissances mais en même temps enveloppé d'un mystère imperturbable, qu'on pourrait résumer par l'impossibilité du voyage temporel, tout simplement. Si cette question m'intéresse, c'est parce que je me suis déjà confrontée à l'exercice pour l'écriture de mon roman Lucidity qui se passe dans l'Angleterre des années 1970. Et que je reprends du service avec une histoire portugaise qui débute en 1920, une autre aventure artistique qui interroge la musique et l'art moderne/contemporain/pop en général (roman que j'écris en parallèle du tome 2 des Chroniques du ParfaitMonde, bien évidemment ^^). Ce sont des époques qui personnellement me passionnent et qui n'ont pas fini de raconter leurs secrets, secrets qui ont construit notre culture contemporaine, je ne vous apprends rien. Mais même avec toute la bonne volonté et la documentation du monde, écrire dans un autre temps que le sien, c'est comme écrire dans une autre langue, comment son personnage doit-il parler, doit-il ressentir les choses, que peut-il faire, que peut-il lui arriver... ? Dans un entrelacement involontaire de son propre style avec celui de l'époque, dans le brouillard nostalgique d'un temps qu'on a connu ou non, quelque chose naît alors, une invraisemblance dont s'échappe la vérité, une authenticité relative, une objectivité imaginaire.


À la recherche de l'authenticité relative

Je te revois encore une fois / ville de mon enfance terriblement passée Fernando Pessoa, Lisbon Revisited (1924)

La question de l'authenticité m'a d'abord interpelée dans la musique. Moi-même instrumentiste et ayant eu la chance de participer à l'envers du décor pour un orchestre (Les Dissonances), interroger l'authenticité de son interprétation fait partie intégrante du métier car le répertoire est ancien et totalement dévoué à son histoire et son époque. On peut alors l'aborder de différentes manières, comme des historiens, comme des musicologues ou alors tout simplement comme des musiciens, faisant confiance à la partition, à sa musicalité, à son essence historique et intemporelle. On ne saura de toute façon jamais exactement comment était jouée cette musique à l'époque où elle a été composée (jusqu'au XXème siècle avec l'avènement de l'enregistrement sonore, et encore). Il ne faut pas oublier également que les conditions d'écoute de cette musique ne sont pas les mêmes, puisque des règles de bonne conduite en concert ont été introduites tout au long des siècles et nous paraissant plus ou moins naturelles aujourd'hui, elles dénaturent de fait tout essai de restitution à l'identique d'une musique ancienne. On n'écoutait pas de la musique de chambre dans un auditorium de 1000 places, de même on pouvait autrefois assister à des concerts variant les plaisirs bien plus librement qu'aujourd'hui, piochant un mouvement dans tel concerto puis dans un autre d'un autre compositeur, pratique qui s'est perdue à partir des années 1850 qui ont vu paraître les premières œuvres complètes des plus grands compositeurs dans un souci inédit d'exactitude et d'exhaustivité. En définitive, la recherche de l'authenticité est un phénomène très moderne en soi. Pour revenir à la littérature, les exemples d'écrits relevant d'un temps qui n'est pas contemporain à l'auteur et précédant notre ère moderne, ne présentent pas à ma connaissance cette prise de conscience paralysante d'une authenticité impossible. Je pense au Moyen-Âge maintes fois fantasmé et réinventé dans les œuvres de Victor Hugo, Alyosius Bertrand, Lord Byron, J.R. Tolkien pour ne citer qu'eux. Même si la tradition d'un Moyen-Âge fantastique et littéraire subsiste, une autre tendance s'est développée en parallèle ; le réalisme historique appliqué à toutes les périodes historiques, non sans rapport avec l'accession de la discipline historienne au rang de science humaine à la fin du XIXème siècle. Critiquer le réalisme, la véracité d'une œuvre est devenu pertinent voire indispensable pour qui se réclame de l'histoire. On encense Barry Lindon de Stanley Kubrick pour son exactitude historique, on critique Amadeus de Milos Forman pour ses prises de liberté par rapport à la vie de Mozart, on lit du Max Gallo pour connaître les petites histoires de la grande. Ces textes sont jugés en vérité de manière relative, relative aux connaissances limitées que nous possédons sur ces époques, aux représentations que nous nous en faisons, aux simulations de documentaires qui passent parfois à la télé. Il ne faut pas alors se priver de son propre regard (toujours quelque peu condescendant malgré sa tendresse) sur la période historique qu'on veut traiter. Il sera peut-être le même que n'importe quel autre de ses contemporains, en plus documenté certes, mais il sera le point de départ de tout un tas de questions dont l'écrit se voudra être la réponse, qu'est-ce qui me semble le plus important pour cette époque ? Qu'est-ce qui la caractérise à mes yeux ? Pourquoi voudrais-je y être né ? Qu'est-ce qui m'en dissuaderait en même temps ?


Écrire sur ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas : l'objectivité imaginaire


Ce soir-là, Lenski fut distrait, tantôt gai, tantôt taciturne. Mais tous les favoris des Muses sont ainsi. Alexandre Pouchkine, Eugene Oneguine (1832)

Le réalisme excessif, en plus d'être une exigence hautement insatisfaisante, est franchement agaçant. Très récemment, le jeu Kingdom Come Deliverance qui se veut extrêmement réaliste sur la région de la Bohême au XVème siècle, n'est pas jugé comme le plus divertissant, même s'il faut reconnaître l'initiative honorable. L'authenticité à tout prix est devenue en définitive une drôle de compétition qui va à l'encontre de la démarche artistique, à mes yeux en tout cas. Pour autant, il ne faut pas rejeter tout sentiment de déplaisir face à l'ennui ou le dégoût qu'impliquent un trop grand souci de la réalité d'un temps. Il est important d'écrire sur ce qu'on aime mais aussi sur ce qu'on n'aime pas, sur ce qui nous fait peur ou nous afflige. C'est ce qu'on pourrait appeler l'objectivité imaginaire ou l'imaginaire objectif qu'on se crée à partir d'événements, d'une époque, d'une mode, d'une guerre, d'un ancien temps. Un rapport au temps d'illusionniste désillusionné qui est mis en scène dans le film Midnight in Paris de Woody Allen, à la fois le plus bel hommage au Paris des années folles et sa plus critique évocation. Alors que l'écrivain incarné par Owen Wilson fait ce voyage dans le temps un peu fantasque d'un irréalisme assumé, son rival du présent à qui tout réussit frime à tout-va en évoquant entre autres le syndrome de l'âge d'or. Rien ne pouvait être plus pertinent pour expliquer sa difficulté à écrire, tiraillé entre cet âge d'or de la littérature dont il est incapable de sonner le retour, et cette envie de liberté, cette foi en l'avenir que caractérisait précisément cet âge d'or. Il adore et il hait cette époque qui l'empêche de vivre sa vie. Les personnages de l'ancien temps deviennent alors de plus en plus faillibles, de plus en plus cruels, de plus en plus humains, de plus en plus vrais. Ils le libèrent d'un rêve trop envahissant, et deviennent ses personnages de papier, un avenir passé et un présent imaginaire, littéraire, authentique.



Écrire un autre temps, alors ça vous tente ? Vous choisiriez quelle époque ? :)


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