Écrire pour se libérer du modèle (américain) : le prochain roman français 

Mis à jour : 8 nov. 2019


Jacques Tati, Playtime (1967)


Se libérer du modèle qui est depuis la 2ème Guerre Mondiale forcément un peu américain, est encore plus difficile lorsqu'on est créateur. Abreuvés de pop culture et d'American way of life (soft power ou hégémonie culturelle oblige), un travail de discernement et de déconstruction nous intéresse ici pour réapprendre à écrire la France. Pourquoi s'en libérer, pourquoi s'en inquiéter ? Des éléments de réflexion, de réponses existent déjà, bien heureusement. La création culturelle française n'est pas en reste et une identité s'en dégage. Nous savons reconnaître la littérature française, le cinéma français, etc. mais sans pour autant qu'une pointe de moquerie ne fasse surfaceNous avons cru longtemps que suivre le modèle américain en l'adaptantà la française était la solution pour allier divertissement de qualité et French Touch, intellectuelle et quelque peu donneuse de leçon. Mais quelque chose manque. Parfois j'ai l'impression de mieux connaître d'autres histoires, d'autres pays, d'autres cultures que la mienne, l'Amérique en premier, le Royaume-Uni, le Common Wealth, l'Allemagne, la Russie peut-être, ... Existe-t-il des œuvres pour explorer l'inconscient français, qui nous font dire « c’est ça être français, c'est ces contradictions nous nourrissent, ces fautes qui nous consument, cet idéal qui nous anime..." ? Tentative d'exploration d'un mystère français.


Le modèle français

Well, I hate to break it to you, but there is no big lie. There is no system. The universe is indifferent. (Mad Men, créé par Matthew Weiner)

Au tout début, deux auteurs, deux personnalités, Molière et Shakespeare. Deux comiques, la caricature (voire comédie de mœurs) et l'autodérision. Molière fait rire sur le "système" dont les personnages sont victimes, système qui naît de la faiblesse humaine portée à son paroxysme, flattée par l'opprimé, encouragée par l'oppresseur. L'Avare, le Misanthrope, le Malade Imaginaire, Tartuffe se laissent caricaturés par la société et ses structures, qui galvanisent de tels comportements qu'on qualifierait maintenant de névrotiques. De cela, ont découlé des siècles de pensées structuralistes françaises, de Rousseau à Bourdieu, il n'y a peut-être qu'un pas, la société contre l'individu, Le jeu de l'Amour et du Hasard de Marivaux jusqu'à La Règle du Jeu de Renoir et plus récemment, Intouchables d'Olivier Nakache et Éric Toledano. Côté anglo-saxon, l'individu réalise lui-même l’absurdité de sa position, s’interroge et se porte lui-même en dérision. Hamlet se caricature lui-même, devient ce personnage fou sans se vouloir « sérieux ». Personne, ni le public ni les personnages qui interagissent avec lui, ne croit en sa folie mais en rit, ainsi que de la situation dans laquelle les ficelles de l'histoire le placent, sans que cela n'ait l'air extérieur à lui. Le personnage comique a toujours le contrôle et est responsable de ce qui lui arrive, soit il stupide, jaloux, orgueilleux, fou ou amoureux. Ricky Gervais pour l'Angleterre ou les Frères Coen pour les Etats-Unis en sont les formidables héritiers.

Dans une logique imparable, vient l'esprit des Lumières qu'il serait impossible de ne pas évoquer au sein d'un tel sujet. Farouchement opposé à l'obscurantisme, à la servitude, aux privilèges, à tout assujettissement quel qu'il soit, il est l'apogée de la pensée de Molière et notre ultime modèle idéologique avec ses qualités et ses défauts. Est-il l'identité française ? C'est un symptôme évocateur que ce concept d’identité française soit en vérité la tragédie française. On n’explore pas ce pays, on l’imagine à notre image, dans le sens qui nous plaît, on porte en dérision ses constructions historiques (typiquement Bienvenue chez les Ch’tis) ou on les politise. Aimer son pays et son histoire, c’est déjà adhérer à une idéologie, c’est se voir cataloguer. Nous voulons être le peuple universel depuis les Lumières mais nous avons dû compenser avec le tout-venant.

La force américaine fut de réussir à faire passer son idéologie pour une non-idéologie, à tel point que la majorité des américains (et au-delà) considèrent qu’il n’y a pas d’idéologie en Amérique. Il n’existe pas de modèle américain. C’est le sens du progrès, de l’histoire, le Bien contre le Mal. C'est la civilisation. Une des œuvres qui m'a ouvert les yeux sur ce point (outre Mad Men que j'ai déjà évoqué) est le jeu-vidéo Red Dead Redemption des studios Rockstar, que je résume comme tout simplement le destin de l'Amérique. Il est rare de parvenir à une telle exhaustivité dans une œuvre, de plus de pop culture, sur l'histoire d'un pays et la représentation de l'inconscient collectif d'un peuple qui s'est construit sur l'opposition sauvage/civilisé, américain/non-américain. Car être américain, c’est se sentir américain partout dans le monde entier. Américain, et non étranger. C'est un exemple parmi tant d'autres, je pense à l'œuvre d'Arthur Miller, Carson McCullers, Stephen King, Stanley Kubrick... Elles trouvent presque plus de résonances, en moi en tout cas, que nos propres œuvres critiques.


Chercher l'Idée française

Ma ville est comme la première copine que j'ai jamais eue J'peux pas la quitter, pourtant, j'passe mon temps à cracher dessus Parler du beau temps serait mal regarder le ciel J'la déteste autant qu'je l'aime, sûrement parce qu'on est pareils (dans ma ville on traîne, Orelsan)

Notre universalisme (terme que je préfère à multiculturalisme) nous différencie, sans aucun doute, si je cite d’autres exemples de quête d'identité à l'échelle d'un pays : la slavophilie russe (considérée maintenant comme conservatrice), la saudade portugaise (revisité par le fado moderne), le pangermanisme dont les racines sont politiques et philosophiques (un mouvement politique qui hante encore son histoire contemporaine comme le montrent une nouvelle génération de chanteurs - OK KID - et de cinéastes - Die Welle de Dennis Gansel).

Devons-nous alors chercher une idée pour la France, une idée française comme nous détestons qualifier nos idées ? Sur quels thèmes se fonder ? Les jeunes des banlieues ? Les comédies de mœurs ? Le développement personnel ? Le "d'après une histoire vraie" ? L'autobiographie, l'autofiction ? Écrire sur le vide théorique, le vide d’amour ? Poursuivre le succès intemporel, celui des Misérables, faire porter la voix des opprimés ?

Doit-on vraiment chercher une idée, l’Idée, le passé, la conscience française qui se vide ? Retrouver Rousseau, Hugo, Diderot ? Puis Sartre, Bazin, Gary ? Les rejeter, les abandonner, se passer une feuille blanche ? Rayonner dans le monde sans jamais se reconnaître (baguette, béret, Moulin Rouge…) ? Les grèves, les banlieues, Charles Aznavour ? Les Choristes, le Petit Nicolas ? Je cherche une logique à tout cela sans en chercher la revendication politique ou sociale. Jamais cela ne me semble une interrogation qui s'impose. Pourtant la France m’a toujours semblé un pays d’intellectuels qui a la théorie et le doute dans son ADN. Nous serions devenus sans personnalité (à l’échelle d’un pays s’entend), perdant tous les titres un par un (meilleure cuisine, meilleure école de danse, meilleure pensée universelle, meilleure équipe de foot…), survivant sur les magnificences du passé, imitant les autres pour rester dans le game… En vérité, je ne voudrais pas céder à la facilité, à la fatalité de la déchéance mais je ne trouve pas dans la culture française moderne, l’introspection, l’autodérision, l’interrogation dont elle a besoin ; et que j’ai déjà pu explorer dans ces autres cultures que j’ai évoquées.


Et si je vous demandais de me citer l'œuvre qui vous parle le plus sur le fait d'être français, laquelle choisiriez-vous ?



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